ossier - Pourquoi certaines personnes sont homophobes ? - suite

 

Mais au fait, à quoi ça "sert" d’être homophobe ?

Certain-e-s chercheur-se-s pensent que les attitudes homophobes seraient "utiles" au fonctionnement psychologique de certaines personnes qui en retireraient un bénéfice psychologique : c’est ce qu’on appelle une "fonction psychologique". Ainsi, Gregory Herek, chercheur américain, a repéré 4 grandes fonctions :

  • La fonction d’ajustement social : il s’agit d’avoir des attitudes négatives pour être accepté-e par un groupe, par exemple un groupe d’ami-e-s, qui considère qu’il faut rejeter les personnes homosexuelles. Aussi, par exemple, le fait d’agresser une personne homosexuelle permet ainsi de prouver qu’on partage bien les valeurs du groupe hétérosexuel et d’être accepté-e et maintenu-e dans ce groupe.

  • La fonction d’expression des valeurs personnelles : pour certains individus, les personnes homosexuelles représentent un symbole qui est contraire à leurs valeurs, des valeurs qui sont importantes dans la façon dont ils se définissent. En rejetant les personnes homosexuelles, ces individus expriment leurs valeurs, les renforcent et peuvent même avoir le sentiment de rendre justice.


Decressac/Iconovox

  • La fonction expérientielle : il arrive que des individus aient des expériences désagréables avec des personnes homosexuelles, comme on peut en avoir avec n’importe qui. Dans la mesure où la société véhicule des préjugés négatifs sur les personnes homosexuelles, ces individus peuvent penser que si ces expériences ont été négatives, c’est parce que ces personnes étaient homosexuelles.
  • La fonction défensive : certain-e-s psychologues pensent que la sexualité est quelque chose de fluide au plan psychologique, qu’elle n’est pas forcément figée, qu’elle peut évoluer au fil de la vie et qu’elle ne se caractérise pas simplement par les 3 catégories qu’on évoque habituellement (c’est-à-dire hétérosexualité, bisexualité, homosexualité). Ainsi un individu qui se définit comme hétérosexuel peut, à un moment de sa vie, avoir des fantasmes envers les personnes de son sexe et en même temps avoir peur d’être homosexuel ou de le devenir. Pour ces individus, les personnes homosexuelles représentent une part inacceptable d’eux-mêmes dont ils ont peur, qui peut les rendre anxieux et contre laquelle ils veulent lutter. Ils peuvent ainsi chercher à affirmer, pour elles-mêmes et pour les autres, leur hétérosexualité en rejetant les personnes homosexuelles, en les évitant ou en les agressant par exemple.

Peut-on être gay/lesbienne... et homophobe ?

Oui ! Des personnes gay ou lesbienne peuvent avoir des croyances, des émotions et des comportements de discrimination envers les autres personnes homosexuelles et envers elles-mêmes. C’est ce qu’on appelle l’homophobie intériorisée (ou internalisée). Par exemple, elles peuvent croire que leur attirance pour les personnes du même sexe est une maladie ou qu’on ne peut pas être heureux ou heureuse en couple quand on est gay ou lesbienne. Elles peuvent aussi ressentir de la honte ou du dégoût envers elles-mêmes mais aussi de la peur envers les autres personnes homosexuelles, surtout si elles pensent qu’elles sont malsaines. Elles peuvent même dans certains cas avoir des comportements de discrimination, comme rejeter les autres personnes homosexuelles et même les agresser.

Comment expliquer qu’on peut être homophobe en étant gay ou lesbienne ? Dès leur plus jeune âge, les enfants reçoivent des informations stéréotypées sur l’homosexualité (par leur entourage, leurs ami-e-s, les médias, etc.). Beaucoup de stéréotypes concernant l’homosexualité existent et sont véhiculés dans la société, une personne peut donc les intégrer, les intérioriser, alors qu’elle ne sait pas encore qu’un jour elle sera attirée par les personnes du même sexe. Il n’est donc pas toujours facile d’avoir une image "positive" de l’homosexualité quand on est soi-même gay ou lesbienne. Penser à certaines choses vont les mettre très mal à l'aise : imaginer avoir des relations sexuelles avec des personnes du même sexe, redouter de devoir dévoiler son orientation sexuelle aux autres, craindre de devoir fréquenter d'autres personnes homosexuelles, ne pas supporter d'être associée à elles, etc. A cause de cette homophobie internalisée, certaines personnes refusent leurs attirances et tentent de renoncer à vivre leur homosexualité. Certaines personnes se forcent à avoir des relations hétérosexuelles même si elles n’en sont pas satisfaites.


Pichon/Iconovox

Quelles sont les conséquences de cette homophobie internalisée ? En 2010, Newcomb et ses collègues ont analysé plusieurs études sur les effets de l’homophobie internalisée. Ils concluent qu’elle peut causer de la dépression, de l’anxiété, des idées suicidaires mais aussi des comportements sexuels à risque (comme l’absence d’usage de moyens de protection contre les infections sexuellement transmissibles). D’autres études montrent que plus les personnes ont un niveau d’homophobie internalisée élevé, plus elles ont de mal à être heureuses en couple. L’homophobie internalisée amène aussi certaines personnes à rejeter les autres personnes gays ou lesbiennes. En les évitant, elles vont se priver du soutien et de l’aide que ces personnes seraient susceptibles de leur apporter pour faire face aux difficultés qu’elles peuvent rencontrer.

Il est donc important pour leur santé psychologique et leur vie sociale que les personnes gays ou lesbiennes parviennent à accepter leur orientation sexuelle et qu’elles en aient une image positive, et surtout qu’elles aient une image positive d’elles-mêmes.
 

Conclusion

Les attitudes envers les minorités sexuelles sont donc complexes et les recherches et débats scientifiques en psychologie sur les raisons de ces attitudes doivent permettre de mieux lutter contre l’homophobie. Comme le montrent par exemple le livre d’Anna Ghione ou l’interview de Lilian Thuram ci-dessous, il est possible heureusement que certaines personnes homophobes fassent évoluer leur point de vue. Leurs traits de personnalité, leur sensibilité et leur engagement vont jouer dans ce processus de changement, mais également leurs expériences de vie et leurs rencontres. C’est pourquoi il est utile d’ouvrir le dialogue, même si l’évolution peut prendre des années.

Pour les homosexuel-le-s concerné-e-s par l’homophobie intériorisée, réussir à se débarrasser des préjugés négatifs est crucial car indispensable à leur épanouissement à long terme. Ce sera faisable s’ils/elles parviennent à identifier comment les croyances homophobes ont pu leur être inculquées, et pour quelles raisons elles persistent.

Si les personnes gays ou lesbiennes ont dans leur entourage des personnes qui ont des attitudes négatives envers l’homosexualité, il est important de s’appuyer sur les autres personnes, celles qui ont des attitudes positives et qu’on appelle aussi les "allié-e-s". Elles pourront les soutenir personnellement (en cas de difficultés à accepter leur orientation sexuelle ou quand elles sont victimes d’homophobie), mais aussi socialement en soutenant l’accès à l’égalité des droits. 

 

Olivier Vecho est maître de conférences en psychologie du développement, directeur adjoint de l'UFR SPSE chargé de l'orientation et de la professionnalisation, responsable du M2 "Psychologie de l'Enfance, de l'Adolescence et des Institutions" - Université Paris Nanterre


 

Lilian Thuram parle de l'homophobie qui était la sienne

"Lorsque j’étais enfant, j’étais homophobe… Parce que j’ai grandi en Guadeloupe, puis dans la région parisienne dans des environnements où il existait des discours homophobes. J’ai dû m’éduquer à comprendre que cela n’avait aucun sens.

Qu’est-ce qui vous a fait changer ?
J’ai changé en réfléchissant au racisme lié à la couleur de peau. Le mécanisme est exactement le même. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui encore les personnes de couleur noire ne sont pas sur le même plan d’égalité que les personnes de couleur blanche. De la même façon, les femmes continuent de subir la domination des hommes. Voilà pourquoi il faut réfléchir différemment.

Il est donc possible de ne pas être homophobe toute sa vie…
Exactement, car l’homophobie n’est pas quelque chose de naturel. C’est culturel. La plupart des personnes ne savent même pas pourquoi l’homophobie existe.

Que doit faire un adolescent victime d’insultes homophobes ?
Quand je vais dans les écoles, je dis quelque chose de très simple : "N’oubliez jamais que ce ne sont pas les personnes homosexuelles qui ont un problème ; ce sont ceux qui pensent qu’ils peuvent décider de ce que les personnes homosexuelles ont le droit ou pas de faire".

Extrait de l'interview donnée au journal Le Parisien
en août 2018 à l'occasion des Gay Games


Fondation Lilian Thuram Education contre le racisme


Sources
 

Clarke, V., Ellis, S. J., Peel, E., & Riggs, D. W. (2010). Lesbian gay bisexual trans & queer psychology: An introduction. New York, NY US: Cambridge University Press.

Herek, G. M. (2009). Sexual prejudice. In T. D. Nelson (Ed.), Handbook of prejudice, stereotyping, and discrimination. (pp. 441-467). New York, NY US: Psychology Press.

Herek, G. M. (1987). Can functions be measured? A new perspective on the functional approach to attitudes. Social Psychology Quarterly, 50(4), 285-303.

Newcomb, M. E., & Mustanski, B. (2010). Internalized homophobia and internalizing mental health problems: A meta-analytic review. Clinical Psychology Review, 30(8), 1019-1029.

Whitley, B. E. (2009). Religiosity and Attitudes Toward Lesbians and Gay Men: A Meta-Analysis. International Journal for the Psychology of Religion, 19(1), 21-38.

Remerciements

L'équipe de C'est comme ça remercie chaleureusement Olivier Vecho de sa précieuse contribution !
 


Merci aux Editions Iconovox et à ses auteur-e-s pour les dessins tirés de l'album satirique Les homophobes sont-ils des enculés ? édité au profit de SOS homophobie.






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