etite histoire de l'homosexualité en Russie

Si les responsables politiques et la
Un piquet de manifestants, partisans de l'égalité des droits.
Cliché : Peter Gray
population russes clament souvent qu'il n'y a pas (ou très peu) d'homosexuel-le-s en Russie — tout en approuvant des lois anti-propagande — c'est peu de dire qu'il existe depuis longtemps une culture homosexuelle dans ce pays, mais condamnée à rester cachée (le plus souvent). En témoignent déjà les mots innombrables de la langue populaire pour désigner les gays, à commencer par "pidar" (l'équivalent de "pédé") et "golouboï" (un adjectif qui désigne d'abord la couleur bleu ciel). Comme souvent, il y a beaucoup moins de mots et d'injures pour désigner les lesbiennes... La société russe a longtemps rigoureusement séparé les sexes et les historiens font l'hypothèse que dans certains milieux (l'armée, les monastères, les bains ou saunas), les pratiques homosexuelles étaient fréquentes et peu stigmatisées : l'Église orthodoxe a longtemps été davantage préoccupée par le mélange des hommes et des femmes et la confusion des genres (par exemple, se raser la barbe a longtemps été très mal vu). C'est le tsar Pierre le Grand qui au début du XVIIIe siècle a instauré la première loi réprimant des pratiques homosexuelles, une interdiction de la sodomie dans l'armée (1716). Mais ce n'est qu'en 1835 que cette loi a été élargie aux civils par le tsar Nicolas Ier*. Elle a duré jusqu'à la révolution de 1917.

 
Portrait de Nicolas Gogol
 
Au début du XXe siècle, quand le régime des tsars est devenu moins autoritaire, nombre d'artistes bi- ou homosexuels en Russie se sont affirmés. Auparavant, les milieux intellectuels et artistes protégeaient et en même temps dissimulaient l'importance de cette dimension dans la culture russe. L'homosexualité des compositeurs Modeste Moussorgskiï (1839-1881) et Piotr Tchaïkovskiï (1840-1893), du romancier Nikolaï Gogol (1809-1852), de l'explorateur Nikolaï Prjévalskiï (1839-1888), etc., est longtemps demeurée un secret d'initié-e-s. Durant une période que l'on a appelé l'Âge d'argent, et qui a débuté dans les premières années du XXe siècle, l'expérimentation dans les arts a explosé en Russie : musique, danse, poésie, peinture, roman, cinéma, encouragés par l'ouverture du
Couverture de la verison en français du roman Les Ailes de Mikhaïl Kouzmine
régime et de la société après une révolution qui avait échoué en 1905. Le roman de Mikhaïl Kouzmine (1872-1936), Les Ailes, paru pour la première fois en 1906 dans une très prestigieuse revue intellectuelle, Viékhi (Les Jalons), a eu un effet important à l'époque dans la société cultivée russe. Il raconte l'éducation sentimentale d'un jeune homosexuel, Vania, qui peu à peu accepte son orientation amoureuse. Une période de relative tolérance s'est ouverte, qui a profité aux homosexuels, hommes et femmes cette fois. Elle s'est d'ailleurs poursuivie après la première guerre mondiale et la Révolution de 1917, puisque le pouvoir bolchévik a décriminalisé les relations homosexuelles en 1922. En fait, des dirigeants comme Lénine considéraient l'homosexualité comme une dégénérescence bourgeoise qui disparaîtrait toute seule avec l'instauration du socialisme ou grâce aux progrès de la médecine... Durant les premières décennies du XXe siècle, on a vu s'affirmer de nombreux grands artistes homo- ou bisexuels russes, connus dans le monde entier, comme le directeur de ballet Sergueï Diaghiliev (1872-1929), le danseur Vaslav Nijinskiï (1889-1950), la poétesse Marina Tsvétaïeva (1892-1941), le poète Sergueï Essénine (1895-1925) ou le réalisateur Sergueï Eisenstein (1898-1948).


 
Intérieur d'une chambre de détenus, vers 1936-1937
Cette période plutôt favorable a pris fin lorsque Joseph Staline a définitivement triomphé de ses adversaires au sein des cercles dirigeants de l'Union soviétque, en 1928-29. Le pays a connu alors un tournant "national-conservateur" très répressif sur les mœurs et la condition des femmes : le refus de faire des lois sur la prostitution, l'avortement ou l'homosexualité a cédé la place à des décisions parmi les plus strictes au monde. En 1933, dans un contexte de terreur généralisée, la police secrète (le GuéPéOu, ancêtre du KGB) a soumis à Staline un projet de criminalisation des relations homosexuelles, qui a été progressivement mis en œuvre dans ces années-là, d'abord contre les seuls gays, puis ensuite contre les lesbiennes également. Relégations dans des camps de travail, exécutions sommaire et déportations en Sibérie sont devenus le lot des homosexuels russes pris sur le vif. Et pourtant, même dans cette période extrêmement sombre, des témoignages indiquent que la vie homosexuelle clandestine s'est poursuivie obstinément dans les villes.

Sous les successeurs de Staline, la situation ne s'est pas
Image tirée du film Les Chevaux de feu de Sergueï Paradjanov (1924-1990), cinéaste réprimé dans les années 1970 et 1980 en raison de son homosexualité
vraiment améliorée, même si le risque de mourir de façon violente a été réduit. Sous l'article 121 du code pénal, les homosexuels étaient passibles de 5 ans de camp. Durant les années 1950 à 1970, environ mille hommes étaient emprisonnés chaque année (un chiffre sans doute assez faible, au vu de la population concernée mais considérable dans l'absolu). Dans les camps sibériens, ils étaient tout en bas de la hiérarchie (hyper violente) régnant parmi les détenus. Les conditions se sont peu à peu adoucies, même si le KGB s'est fait une spécialité dans la traque des homosexuels et l'assassinat de ceux qui semblaient "socialement" dangereux. Les lesbiennes sont devenues, comme les dissidents politiques, des clientes de la sinistre psychiatrie soviétique (où l'on trouvait aussi quelques humanistes cachés).


 
Mikhaïl Gorbatchev (né en 1931)
en 1986
La situation s'est assouplie avec la perestroïka (réformes libérales de Mikhaïl Gorbatchev, à la fin des années 1980), en particulier lorsque les camps ont été progressivement fermés (à partir de 1988) et que les dirigeants ont renoncé à la "dictature du prolétariat". À partir de 1989, des groupes de gays et de lesbiennes ont commencé à s'organiser dans les grandes villes, collaborant avec les médecins sur les problèmes de SIDA, organisant des manifestations artistiques, créant des revues, des clubs, etc. Pourtant, un sondage mené la même année montrait que les homosexuels étaient le groupe le plus réprouvé dans la société soviétique dont 30% des sondés voulaient la liquidation. Les progrès se sont poursuivis après la disparition de l'URSS (décembre 1991). Sous la pression de l'Europe, les relations entre hommes ont été dépénalisées en 1993 en Russie par l'administration du président Eltsine et en 1999 l'homosexualité a été retirée de la liste des troubles psychiatriques, conformément aux conventions médicales internationales. Les années 1990 ont été un moment de liberté sans précédent, culminant en 1996 avec l'ouverture d'un centre associatif à Moscou et l'organisation la même année d'une conférence nationale réunissant plus de 125 délégués. C'est aussi une époque où les questions de genre ont été beaucoup interrogées, notamment par des artistes, donnant une visibilité aux personnes trans. Comme dans les premières décennies du siècle, c'est dans le monde des artistes et des intellectuels que les libertés nouvelles se sont le plus nettement affirmées.

Pourtant, avec l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir
"C'est la propagande de la tolérance" lit-on sur cette bannière. Photo : Roman Iandolin
en 1999, le climat a commencé à changer. Deux ans plus tard, les homosexuels ont été officiellement bannis de l'armée. L'interdiction des marches des fiertés est devenue la règle et la répression policière est allée croissante. Les groupes extrémistes se sont sentis pousser des ailes pour passer à tabac les militants de l'égalité des droits et tendre des pièges aux gays sur internet, notamment sur l'équivalent de Facebook, Vkontaktié. Plus récemment, traquenard et tabassage des gays sont devenus une activité rituelle des milices néo-nazies, comme en témoigne ce reportage (assez choquant) d'un site canadien. Pourtant, les années 2000 n'ont pas été uniformément sombres : le site Gay Russia, plate-forme militante dynamique, a été autorisé en 2002 ; l'acceptation de l'homosexualité a lentement progressé dans la population, notamment dans les grandes villes ; les militants russes des droits de l'homme et les artistes ont apporté un soutien rarement ambigu aux personnes LGBT ; les bars, clubs et autres lieux de sociabilité se sont multipliés.

La réélection à la présidence de Vladimir Poutine en 2012 a été le point de départ d'un durcissement général du pouvoir. Surpris par les signes croissants de rejet de l'exécutif dans la population, les autorités n'ont eu de cesse de faire taire les voix dissidentes, de contrôler ou de faire fermer les médias indépendants. Souvent, les initiatives contre les gays sont venues des pouvoirs locaux : maires interdisant les marches des fiertés, fermant des établissements, dans une sorte de surenchère répressive. Avant même la promulgation de la loi de juin 2013 interdisant toute "propagande" pour des "relations sexuelles non-traditionnelles", des parlements régionaux avaient déjà pris des mesures dans le même sens. Dans un tel contexte, le pouvoir central n'a même pas besoin d'agir en première ligne, tant les personnes LGBT constituent une cible commode et qui peut être dénoncée à propos de n'importe quoi.


 
Sergueï, jeune militant gay russe
L'avenir des personnes homosexuelles et transgenre en Russie n'est pas réjouissant pour le moment. Il est difficile d'imaginer ce qui pourrait stopper la détérioration en cours. Les associations humanitaires ont pris le problème à bras le corps et lancent des campagnes, qui au moins montrent aux autorités russes que leur politique homophobe est réprouvée en Occident. Les gestes de soutien, quand ils arrivent auprès des victimes, leur témoignent qu'elles ne sont pas seules et ignorées. Il est possible d'y participer en signant les pétitions d'Amnesty international, en relayant les actions de Human Rights Watch, ou en soutenant les actions de l'ILGA.


Ci-dessous, vous trouverez la bande-annonce du seul film gay russe diffusé en France, Ia tiébia lioubliou (Je t'aime toi) d'Olga Stopolskaïa et Dmitriï Troïtskiï, assez timide dans sa manière de montrer l'amour entre deux hommes.
 
 
 
* Certains, comme l'historien américain Daniel Healey, pensent que l'opinion russe sur le sujet ne s'est calquée sur la réprobation occidentale que durant le XIXe siècle. Voir sa longue synthèse en anglais sur le site de l'encyclopédie glbtq.
 


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