nterview: Sullivan Le Postec (créateur de la série Les Engagés)
 
4 décembre 2018


Qui es-tu Sullivan ? Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis scénariste, créateur de la série Les Engagés, dont la première saison est sortie en 2017.
 
Quel est ton parcours ?
J’ai eu un parcours assez particulier et diversifié. J’ai grandi en Bretagne, dans un milieu assez conservateur. Après mon bac S, je suis allé à la fac où j’ai fait un DEUG en biologie, mais je ne l’ai pas terminé. Je me suis installé à Lyon où j’ai commencé à travailler et me suis rapproché du milieu associatif. J’écrivais dans un fanzine* sur les séries télé et j’avais aussi créé un site sur ce thème (Le village). A 28 ans, je me suis installé à Paris, pour développer mes compétences en journalisme.

 
Ton travail de scénariste a-t-il une portée militante ?
Quand on a lancé Les Engagés, c’était la première fois que la télévision française produisait une série LGBT. Auparavant, les seules productions françaises étaient quelques webséries autofinancées, alors qu’en Angleterre il en existait depuis presque vingt ans à la télévision avec notamment la première au monde : Queer as Folk UK.
J’ai écrit une première version du pilote des Engagés, en format de trente minutes, fin 2010/début 2011. J’ai mis cinq ans à vendre ce projet qui a été refusé par de nombreuses boîtes de production. Heureusement, avec l’arrivée récente des plateformes de vidéos sur le web comme Studio 4, il est devenu possible de développer des séries moins conventionnelles et destinées à un public jeune. Dans ce contexte, pour arriver avec ce projet-là et le porter pendant des années, il faut avoir une part de militantisme ! Pour autant, je ne voulais pas que la série ne s’adresse qu’aux LGBT+, je souhaitais qu’elle soit à la fois communautaire et universaliste (NDLR : c’est à dire qui s’adresse à tout le monde). J’avais envie de parler aussi à celles et ceux qui n’ont pas la même opinion que moi, par exemple, qui trouvent qu’Amaury Mercoeur avait raison dans la saison 1 (NDLR : pour rappel, il s’agissait d’un homme politique de droite, secrètement gay, et pourtant membre du cabinet d'un maire ouvertement homophobe).

Est-ce que tu as situé l’action à Lyon parce que tu connaissais bien le milieu associatif de cette ville ?

Oui, c’est là que j’ai fait mes premiers pas de militant notamment en tant que président de l'association Moove Lyon, mais la série n’est pas autobiographique. C’est toujours de la fiction, ancrée dans ce que j’ai pu voir ou entendre. Sur le plan pratique, ça n’a pas été évident de réaliser la série là-bas, car la majorité des professionnel-le-s de l’audiovisuel est à Paris, mais Les Engagés ne pouvait pas se dérouler dans la capitale : l’univers militant n’est pas le même, la majorité des associations parisiennes sont nationales. De plus, Lyon est une terre militante. Elle a une histoire politique avec la révolte des Canuts par exemple.
 
 

 
Est-ce que dans la série, il y a un personnage qui serait plus proche de toi ?
Thibaut incarne des valeurs de radicalité, de combativité, un peu d’agressivité. Hicham incarne des valeurs d’empathie, d’écoute de l’autre et de compromis. Je suis autant Hicham que Thibaut. Ces personnages sont presque antinomiques, mais Hicham et Thibaut n’arrivent à rien tout seuls, ils sont complémentaires. A travers eux, je voulais questionner le militantisme : à quoi ça sert ? Pourquoi on devient militant-e
? Comment on concilie la quête de soi avec l’action collective? J’espère qu’on voit dans Les Engagés comment à la fois cela peut être gratifiant, plaisant, mais en même temps souvent difficile en raison des luttes politiques et des guerres d’égos.

Est-ce que les acteurs et les actrices t’ont posé des questions particulières pour endosser leur rôle ?
C'est principalement le réalisateur qui est en lien avec les actrices et acteurs, et qui est leur principal référent. C'est Slimane-Baptiste Berhoun (Les Opérateurs, comédien dans Le Visiteur du Futur) qui a réalisé cette deuxième saison, nous avons beaucoup travaillé en amont. Mais comme les scènes ne sont pas forcément tournées dans l’ordre, ma présence sur le tournage permettait parfois de recadrer le contexte ou d’expliciter les enjeux. Ca a été le cas, par exemple, pour les scènes d’assemblée générale au Point G car les acteurs ne savaient pas ce qui pouvait se passer dans les coulisses d’une association comme celle-là. Comme l’équipe était composée majoritairement de personnes sans aucun lien avec le milieu LGBT, j’ai également répondu aux questions des réalisateurs et des acteurs principaux qui m’ont dit ce qu’ils ne comprenaient pas : cela a ainsi permis à la série de rester accessible à tout le monde.
 
Quelles sont les réactions les plus fréquentes que tu as eu lors de la sortie
de la saison 1 ?
Les réactions ont presque été unanimement positives. J’ai vraiment reçu de nombreux messages bienveillants et sympathiques. Le fait de faire une websérie permet un contact plus direct avec l
es gens qui laissent des commentaires sur Youtube ou Facebook et ça a énormément coloré la saison 2 car tout le monde avait envie de se sentir représenté dans la série, par exemple les personnes séropositives ou trans. J’ai essayé de faire de mon mieux, même si le format court impose de faire des choix ! La question de la représentation est cruciale et comme les représentations LGBT sont rares en France, j’ai eu de la chance qu’on me laisse raconter cette histoire.

La saison 2 est sortie le 12 novembre, que peux-tu nous en dire?
La saison 1 était sur la découverte de soi, la seconde porte davantage sur la découverte de l’autre, la différence. Il est entre autre question de la transphobie et plus particulièrement dans le milieu LGBT, mais aussi des réfugié-e-s LGBT. La saison est plus dense, plus riche, y compris visuellement grâce à Slimane-Baptiste.
 
Pourquoi avoir choisi de placer le personnage d’Hicham dans une famille maghrébine ? As-tu rencontré des personnes dans cette situation qui t’ont inspiré ?
Un des bilans que j’ai pu faire de mon expérience associative a été la sous représentation des personnes racisées. Je n’ai pas envie de trahir la réalité mais je souhaite aussi être inclusif. Créer le personnage d’Hicham permet de questionner tout ça, de montrer comment la diversité permet de faire progresser le militantisme.
 

Comment t’est venue l’idée de créer le personnage joué par Adrian de la Vega ?
Je voulais aborder le sujet de la transphobie, et plus précisément de celle qui exis
te au sein même du milieu militant. En France, les personnages trans sont quasiment toujours joués par des acteurs cisgenres. Je tenais donc à attribuer le rôle à une personne trans. C’était pour moi indispensable. Quand j’ai découvert Adrian - au moment où il a fait la couverture de Têtu - il m’a inspiré, même si je n’étais pas sûr que ce serait lui qui tiendrait le rôle. Par ailleurs, je ne voulais pas tomber dans les clichés, car l’enjeu était fort. Je n’ai donc pas traité du sujet de la transition (dont parlent presque tous les reportages sur la transidentité) mais d’un personnage jeune qui rêve, qui fait des études, qui se projette dans une carrière.
 
Est-ce que les personnages féminins seront plus développés dans la saison 2 ?
Il va y avoir un nouveau personnage, Kenza, qui est une militante tunisienne contrainte de se réfugier en France. Nadjet est toujours présente et on en saura un peu plus sur son histoire personnelle. La série aborde également le sujet des féminismes, principalement autour du voile qu’elle porte.
Malheureusement, certaines scènes avec Murielle ont été coupées au montage, mais seront présentes dans les bonus du DVD.
 
Est-ce qu’on en saura un peu plus sur le secret de Thibaut dans la saison 2 ?
Oui, évidemment. Pour moi, cela ne pouvait pas être le sujet de la saison 1, car on ne comprenait pas encore qu’il était dans la fuite. Mais connaître son secret n’est pas l’enjeu, c’est plutôt qu’il réussisse à en parler qui sera un grand pas pour lui.

 
 

Thibaut portera-t-il encore ses incroyables pulls dans la saison 2 ?
La première saison se déroulait en février / mars, la seconde plutôt en mai / juin et on porte plutôt des t-shirts en cette saison, alors non, il n’aura plus ses pulls. De plus, au vu de ce que va vivre le personnage dans la saison 2, il était logique que ses vêtements s’assombrissent.
 
Comme Hicham, qui était dans le placard au début de la saison 1, est-ce que tu aurais des pistes pour aider les jeunes à être eux-mêmes/elles-mêmes et s’épanouir ?
Aller pousser la porte de l’association la plus proche de chez soi, comme Hicham ! Même si ça peut être un peu effrayant, c’est plus facile que de se rendre directement dans un bar gay. Et puis les réseaux sociaux et internet permettent aujourd’hui aussi de rompre l’isolement, avec les réseaux d’entraide.
 
Est-ce qu’il y a des séries, films ou livres qui t’ont marqué quand tu étais plus jeune et que tu conseillerais ?
La série Queer as Folk UK reste une référence pour moi, même si elle a 20 ans. Certaines séries américaines actuelles sont vraiment très bien comme American Crime Story: The Assassination of Gianni Versace, Pose et Sense8.

*fanzine : journal amateur élaboré par des passionné-e-s (par exemple, de jeux, de cinéma, de musique)


 

 
 
 
 


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